Mohamed Kacimi, Le geste mercurien

Septembre 1993
in catalogue de l’exposition « Yamou », galerie Almanar, Casablanca.

« Si tu ne décomposes pas les corps et si tu ne corporifies pas les incorporels, le résultat attendu sera néant. » Hermès Trimegiste

La peinture ouvre son abîme au moment où la matière se fait art univers, vie, où la peinture se fait peinture, où le geste mercurien cultive la virtualité du sens indicible, transcende les écritures, ratures, où la métaphore devient résonances archaïques de l’esprit.

Commence alors le cheminement vers une déflagration du sens reconnu, la mémoire perd son sens référentiel ; le glissement du secret se fait vers une nouvelle/autre émergence qui serait le souffle vital d’être, peut-être pour mieux mourir après ; la peinture contemporaine est forcément plus qu’une jouissance rétinienne spéculative, son rapport n’est pas seulement une négociation entre le visible et l’invisible, elle est une attitude tranchante, une façon d’être, d’interroger l’histoire des corps, des signes, des gestes, des événements même les plus contradictoires : un état de mutation d’un esprit à l’autre.

On est pleinement dans l’irréversible, il s’agit seulement de voyager dans cette vieille et nouvelle aventure avec un esprit ouvert, un corps ouvert.

Yamou parle de l’élan interne de son propre geste (aller plus loin que mon geste réfléchi…), installe l’intuition comme moteur qui le fait voyager vers d’autres territoires où le corps se libère des clichés de la momification, de la tyrannie spéculative du nostalgique. Un comportement qui fait avancer vers un état souverain de l’art comme une extrême lacération de son propre corps.

La peinture de Yamou se fait autour d’un centre implicite, absent d’où les mouvements s’échappent comme des lambeaux de lumières, de noir, de sang : les ocres vaporeux, les rouges liquides… Un état de calcination, les cendres comme trace d’un rituel mortel, l’éclair éblouissant des planètes en décomposition, une liquidité sidérale, le retour du geste sur lui-même, qui reprend sa vitesse initiale pour mieux maîtriser la trajectoire de la matière qui est le corps de la peinture même.

Ayant eu l’occasion d’être invité à plusieurs reprises par Yamou à visiter son atelier à Paris, j’ai décelé à chaque fois chez lui cette inquiétude vibrante, veineuse, cet état d’alerte. Le regard interrogateur me parle de ses matières, des objets récupérés, des morceaux de tôles, de bois, ses pigments et d’autres matériaux d’où naissent des structures lacérées, des écritures qui se développent vers l’ultime geste, vers une émotion de perte.

Il y a chez Yamou cette trace d’une écriture cursive torturée qui s’empare de la main qui, elle, essaie de mettre les accidents de la matière, les fracas, les explosions, les fluidités en ocre. Ramener les choses au centre du regard, une façon de tirer à l’arc, un exercice par geste précis déterminant même dans le labyrinthe de l’incertitude.